UNE PASSION ITALIENNE
L’annonce de la disparition du photographe Oliviero Toscani en début d’année m’a catapultée quinze ans en arrière sur les bancs du grand amphithéâtre de la Faculté d’Orthopédie de La Sapienza à Rome dans l’attente de mon premier cours de « Photographie publicitaire de mode ». Oui, vous avez bien lu, un cours de mode en Fac d’Orthopédie. Je me souviens avoir choisi un des rares strapontins encore libre, près de la sortie, au cas où.
Première image projetée sur le grand écran de l’amphi. Non, pas de double fracture du tibia mais une paire de fesses moulée dans un microshort en jean barrée d’un « Qui m’aime me suive » dans une typographie années 70. Signé Oliviero Toscani pour la marque de jeans italienne, Jesus.

J’étais au bon endroit et j’avais bien devant moi les trois cent étudiants inscrits dans le cursus interdisciplinaire des Facultés de Philosophie, d’Economie et de Lettres, « Sciences de la mode et du costume ». Pourquoi se retrouver en Orthopédie ? C’était le seul amphithéâtre encore disponible, assez grand pour tous nous accueillir. Et moi qui pensais naïvement que nous ne serions qu’une poignée d’étudiants suffisamment intéressés par le sujet pour se plonger dans la lecture d’essais savants de sémiotique et d’esthétique.
Vous visualisez ces moments, rares, très courts, où ce sentiment d’être exactement là où vous devez être, vous emplit et vous réconforte ? Quand il a fallu choisir la destination de mon année d’échange, aucune hésitation, l’Italie bien sûr. J’attendais ce moment depuis si longtemps. J’avais appris la langue de Dante grâce à mon père, qui à l’été 1996, m’avait inscrite aux cours d’été de l’Ecole italienne de Casablanca. Je m’étais retrouvée dans une classe composée de commerciaux trentenaires qui devaient apprendre l’italien pour les besoins de leur profession. Moi, c’était ma passion pour le foot, le calcio plus précisément, qui m’avait menée là. Pour ceux qui s’en souviennent, c’était les années où Marcello Lippi avait troqué sa cigarette pour une sucette, des yeux verts d’eau cernés de noir de Paolo Maldini, des colères mémorables de Fabio Capello… Tous les dimanches, j’accompagnais mon père dans un vieux café « moustache ». C’était le petit nom qu’on donnait aux cafés qui n’étaient fréquentés que par des hommes, pour la plupart, vous l’avez deviné, moustachus. Le décor était celui d’un vieux rade mais la télévision était du dernier cri et surtout, ils avaient le câble et donc retransmettaient les matchs du championnat italien.
Trois mois d’école italienne, donc. Meilleures vacances d’été. A la rentrée, mes parents nous équipaient d’une parabole. S’en sont suivies des années de Rai. J’apprenais TOUS les slogans des publicités, regardais toutes les émissions de foot, les films doublés, les talks shows interrompus de petits numéros de danse performés par des jeunes femmes aux jambes interminables et aux tenues minimales. Mon faible pour la variété italienne, toujours d’actualité, me vient de cette période.
Retour en orthopédie, l’amphi bondé, le séant en denim, Jesus jeans.
Cette première campagne portait tout le style d’Oliviero Toscani: une image d’une efficacité redoutable, un goût du scandale, une irrévérence au service d’un discours très sérieux, un talent pour la composition.

Les photographies de Toscani ont été pour moi une première transcription d’un sens très italien du design. C’est d’ailleurs grâce à Toscani que j’ai découvert Le Bambole de Mario Bellini qui selon moi, est un des plus beaux canapés jamais dessiné. La campagne publicitaire avec Donna Jordan, la muse d’Andy Warhol que Toscani a bien connue à l’occasion de son séjour new-yorkais, a propulsé les ventes du canapé jusqu’à la consécration en 1979 avec l’obtention du Compasso d’Oro, prix prestigieux dans le monde du design d’objet.
C’est durant ces années italiennes que je me suis plongée dans l’étude des travaux de ces grands noms de l’architecture et du design, de la photographie, du graphisme, des arts plastiques et bien sûr de la mode: Les frères Castiglioni, Piretti, Magistretti, Aulenti, Prada, Munari, Fontana, Ponti, Pesce, Scarpa et tant d’autres.
J’en étais ressortie avec un triple constat. L’audace de ces créateurs, quasiment tous diplômés du Politecnico di Milano, a été soutenue, sur la durée (et c’est important de le souligner), par des entrepreneurs. Les grandes maisons d’édition bien sûr, B&B, Cassina, Alessi, Flos, pour ne citer qu’elles, les marques comme Benetton avec Toscani ou Olivetti* avec Sottsass, Bellini, ou De Lucchi, et tous les ateliers d’artisans qui ont su maintenir un niveau de façon et d’expertise remarquables grâce à leurs investissements judicieux dans la formation et l’innovation. Ce dernier point pourra d’ailleurs faire l’objet, à lui seul, d’un nouveau billet, tant le sujet est crucial.
Ma deuxième observation est de noter que s’ils ont travaillé à des époques distinctes, la qualité de leur dessin** est telle que leurs créations sont au-delà de la contemporanéité; elles ont été, sont et seront encore demain à l’avant-garde. Tout en réussissant ce tour de force d’être à l’origine d’objets au plus proche du « besoin des consommateurs »***. Créer une belle ligne, c’est une chose, mais réussir à qu’elle soit sur des décennies en avance des tendances successives et que de surcroît l’objet soit parfaitement fonctionnel, c’est une toute autre compétence.
Enfin, mon troisième constat et c’est le point qui me fascine le plus est que l’ensemble de ces créations sont joyeuses ! Passez en revue un instant les pièces iconiques du design italien et vous verrez combien elles portent toutes quelque chose d’enfantin et c’est sans doute cela qui les place éternellement à l’avant-garde.


Cette opportunité d’études en Italie a été fondamentale dans mon parcours de créatrice. Je me souviens de cette formation comme étant des plus enrichissante tout en étant extrêmement exigeante. ****
C’est tout naturellement que nous nous sommes tournés vers l’Italie pour se former des années plus tard au tissage manuel afin d’y acquérir de solides connaissances sur le textile, les matières et leurs contraintes, le pays abritant les plus prestigieuses filatures du monde avec lesquelles nous sommes fiers de collaborer aujourd’hui.
J’en profite pour saluer ici tous mes enseignants et mes amis italiens si chers à mon cœur.
Mille grazie al Maestro Toscani.
PS/ Plutôt que de vous dérouler un CV pour nous présenter, nous préférons partager avec vous les expériences de nos vies qui expliquent bon nombre de nos choix chez Mestiers.
* Le slogan d’Olivetti est éloquent « Design meets technology
**Je me souviens des croquis d’Alessandro Mendini qui en gardant toute l’apparence de croquis réalisés en deux minutes sur le coin d’une table étaient d’une très grande précision.
*** Comme aimait à le dire Angelo Mangiarotti. A ce propos, Piero Lissoni a partagé une anecdote savoureuse sur la manière dont un de ses dessins a été recalé par le « caffettologo » chez Alessi. Le premier dessin présentait une cafetière à la ligne sublime mais qui aurait fait un café immonde ! Le Maestro a revu sa copie et a ajusté le dessin pour permettre l’extraction d’un caffè digne de ce nom.
**** Les nuits passées à décrypter Nietszche en italien restent mémorables. Au passage, je vous recommande fortement la lecture de La Naissance de la tragédie qui donne une fantastique grille de lecture de la création humaine.
Crédits photos:
- OLIVIERO TOSACNI, Jean Jesus, 1973
- OLIVIERO TOSACNI, pour C&B Italia, Le Bambole de Mario Bellini, 1973
- ARTEMIDE, Lampe Eclisse par Vico Magistretti, 1967
- Cubo BRUNO MUNARI pour Danese Milano, 1957